Jaou Tunis: prémices d’un marché de l’art à Carthage

Jaou Tunis: prémices d’un marché de l’art à Carthage

Le festival d’art contemporain Jaou Tunis enthousiasme la capitale tunisienne et sa province du 28 Mai au 15 Juin : deux jours de conférences au Musée du Bardo ont précédé l’exposition principale du festival, All the World’s a mosque (Le monde entier est une mosquée) à Carthage qui est déjà un succès.

Jaou Tunis en est à sa quatrième édition, la première a eu lieu à Djeddah en 2012, un an après la fuite de Ben Ali dans cette même ville saoudienne. Cette année encore, c’est trop près d’un symbole du régime de Ben Ali que le banquier et mécène Kamel Lazaar a choisi d’enrichir son festival (qui a déjà la forme d’une biennale) avec l’exposition curatée par sa fille Lina Lazaar, montée dans le parking de l’Amphithéâtre de Carthage (où chaque année a lieu le Festival International de Carthage), situé juste derrière la mosquée monumentale que le dictateur fit honteusement construire sur le site romain de Carthage. Une affaire classée de plus dans la Tunisie post-révolution, avec l’initiative culturelle des Lazaar qui mêle justement art et religion.

L’exposition All The World’s a Mosque est en effet pensée comme un musée-mosquée composé de 22 containers empilés accueillant 22 artistes de différents pays arabes: un clin d’œil complaisant à la sourate numéro 22 du Coran sur Le Pèlerinage? L’idée d’un islam moderne et modéré est au cœur de la politique culturelle des Lazaar en parfaite harmonie avec le consensus international qui a poussé Nida, le parti pourtant vainqueur des «premières élections démocratiques du monde arabe», à opter pour un gouvernement de coalition avec le parti des Islamistes. Par ailleurs, Jaou Tunis ne cache pas ses accointances avec des personnalités venues des Emirats et puise sa stratégie des principaux évènements artistiques entre la Biennale de Sharjah et Art Dubaï.

La curatrice d’All The World’s a Mosque, Lina Lazaar, la sheikha Al-Mayassa de Tunisie, est spécialiste d’art contemporain à Sotheby’s plus précisément du département d’art arabe, turc et iranien. Elle est également membre du comité des acquisitions du Moyen Orient et d’Afrique du Nord à la Tate. Avec un pied à Sotheby’s et à la Tate donc, et grâce à un réseau de galeries et de chercheurs, la fondation Kamel Lazaar commence à s’imposer sur la scène internationale sans toutefois parvenir (ou aspirer) à devenir une référence alternative dans le monde arabe.

À la Biennale de Venise on remarque cette année quelques artistes du réseau des Lazaar après l’exposition en 2011 – sur la lancée du Printemps Arabe – The Future of a Promise (en Off Biennale). Et le titre de l’exposition All The World’s a Mosque de Lina Lazaar parodie celui de la 56° Biennale de Venise d’Okwui Enwezor, All The World’s Futures.

À l’inverse du projet très polémique de Christoph Büchel qui transforme une église en mosquée en guise de pavillon islandais à Venise, l’exposition de Lina Lazaar explore à Carthage les possibilités d’un islam globalisé et parfaitement intégré à la vie moderne. La moitié des artistes exposés sont des femmes alors qu’un véritable signe d’ouverture aurait plutôt été de ne pas imposer la religion à la base de la réflexion artistique arabe. L’association systématique monde arabe/Islam dérange, surtout à Carthage, patrie millénaire du mixage méditerranéen. Malheureusement le maître mot des Lazaar est «panarabe», une vieille rhétorique qui se veut transnationale et libérale mais encore en conflit avec ce qu’il reste de l’influence occidentale (et laïque) dans le monde arabe.

Trois mois après l’attentat du Bardo, l’initiative des Lazaar se fait ambassadrice d’une partie seulement de la société arabe dont la culture, vue de Carthage, est loin d’être homogène. Le marché de l’art arabe a-t-il vraiment besoin d’une uniformisation culturelle de Djeddah à Tunis pour se développer?

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