Une exposition étonnante à Tunis : Lumières du sacré

Une exposition étonnante à Tunis : Lumières du sacré

Le mois dernier, à l’invitation du maire de Tunis et président de la fondation des villes tunisiennes, je suis invité à partager mon approche et mon expertise sur l’avenir des tissus anciens arabes. Tout le monde sait à quel point La Casbah d’Alger est un baromètre.

Le congrès mondial Medinas 2030 est abrité à l’Hôtel de Ville et j’y suis convié pour parler d’Alger. Je développerai ce sujet par ailleurs dans un témoignage futur. C’est un sujet assez vaste pour tout le monde et, pour moi, trop sensible pour que je fasse l’économie du recul.

Pour l’heure, je viens partager avec les lecteurs et lectrices une expérience plus éphémère, mais ô combien intéressante et, à mes yeux, essentielle que mes occupations, dès mon retour, m’ont empêché de relater.

En marge du congrès, ma consœur, l’excellente Maya Benammar, de l’agence AIR (Architecture in Roma) apprenant ma venue dans sa ville, me fait parvenir un mail dans lequel elle souhaite me faire visiter une installation qu’elle a conçue à Carthage, à proximité de la mosquée El Abidine : «J’ai assemblé des containers pour présenter les fondamentaux de l’espace sacré, dépouillé de ses fantaisies et de tout ce qui fait le merchandising intégriste. Tu dois visiter, car ça ne se raconte pas». J’étais très excité et curieux, loin du vilain défaut mais – algerianité oblige –, tout peut se raconter, d’où ce témoignage livré en partage.

Vers 16h, Maya Benammar passe me prendre à l’Hôtel de Ville. Nous retournons vers mon hôtel dans le centre moderne de Tunis car je dois tomber le costume, remettre un jeans et des baskets pour mieux arpenter ce qui m’attend. Il fait 33 degrés et, à cette heure-ci, moins qu’à Alger – que dis-je, beaucoup moins qu’à Alger –, le trafic automobile bat son plein.

Dès que nous quittons la densité du centre, le parcours se fluidifie. Carthage est en vue. Très vite nous approchons un grand terrain vague légèrement situé en contrebas de la route, entre friche et site abandonné, un peu comme celui d’une casse d’automobiles ou d’une décharge de ferraille. Plus tard, j’apprendrais que le site est classé au patrimoine archéologique.

Quelques voitures correctement alignées définissent une aire de parking faussement improvisée. Lorsque nous stationnons, je ne remarque pas vraiment les containers, pensant au départ que nous sommes réellement aux abords d’une friche industrielle. Et pourtant j’avais été correctement briefé en chemin.

En descendant de la voiture, j’aperçois le minaret de la mosquée El
Abidine. A l’endroit où je me trouve, l’assemblage des containers se termine par un volume composé fin et vertical et l’effet de la perspective le met en correspondance avec le minaret de la mosquée. Je comprends alors que ce que je croyais être de la ferraille abandonnée était en fait l’installation elle-même, objet de notre visite.

L’excitation est à son comble. Le parcours scénographie débute à l’extérieur, dès la rencontre visuelle avec l’objet. Je m’attends déjà à être étonné, mais j’étais à mille lieues d’imaginer l’émotion et la surprise qui m’attendaient à l’intérieur. Nous approchons du bâtiment éphémère, rouillé, bosselé et vaguement transformé.

Un container ordinaire avec ce petit rien qui lui donne graduellement l’identité d’une sculpture, ce petit rien qui le fait passer du statut de tas de ferraille à celle d’œuvre d’art contemporain. Entre les deux, à la frontière de la perception, siège une qualité rare : le Talent.
Nous contournons le bâtiment et j’aperçois, accrochée,  près de ce qui ressemble à un escalier de chantier, une antenne parabolique en noir mat,  portant une inscription dorée calligraphiée en langue arabe : «Iqra» (Lis). Frisson.

A l’évidence, quelqu’un interpelle l’intelligence du visiteur sur le registre de la subtilité. Premier message : l’antenne est le symbole du média unilatéral, plutôt celui du bourre-crâne, tandis que le sens du mot «Iqra» nous projette dans une dimension inverse, celle de la liberté laissée à chacun de choisir l’information et la connaissance. Sur la tranche, l’entrée et cette pancarte : «All the World is a mosque» (Le monde entier est une mosquée).

Le premier volume d’accueil est un choc. Nous passons de la forte lumière extérieure, quasiment aveuglante (nous connaissons bien cela à Alger) à un volume noir magnifiquement mis en lumière par le grand Ahmed Bennys, 80 ans de folle sagesse,  plasticien-lumière émérite et directeur photo bien connu dans le cinéma international depuis plus d’un demi-siècle. Tout le talent des scénographes s’exprime dans sa plénitude. L’expression est entière, décalée, j’allais presque dire new-yorkaise.

Je suis transporté loin de mon Maghreb et des références méditerranéennes, dans un lieu qui prend d’un coup une dimension véritablement universelle. Et pourtant, je ressens d’emblée le caractère sacré du lieu. La Fatiha trône dans le vestibule et, déjà, on aperçoit, s’amoncelant dans la double hauteur de l’entrée, en un chaos subtilement organisé, des œuvres contemporaines dont je découvrirais qu’elles sont toutes signées de jeunes créateurs nord-africains et moyen-orientaux.

Je suis accueilli par une jeune dame très élégante qui se présente avec un «âsslama» bien tunisien. Ce n’est pas une hôtesse d’accueil. Elle a l’attitude et le port élégant qui désignent la maîtresse des lieux. Ma visite a dû être annoncée. Elle se présente : Lina Lazaar. Elle est la conceptrice et la commissaire de l’événement. On sent d’emblée en elle la formation internationale et le très haut niveau. J’ai beaucoup de chance, elle sera mon guide.

Ici, le parcours est presque contraint. L’histoire que raconte ce lieu est celle du détachement devenu indispensable entre la matérialité et la spiritualité. Nous nous sommes laissés enfermer dans l’illusion et dans le paraître par ceux qui n’ont pas la dimension d’accéder à la spiritualité musulmane.

Chaque œuvre est appuyée par un verset du Saint Coran et parfois d’une citation philosophique. L’Irakien Adel Abidin, installé à Helsinki, nous gratifiera d’une œuvre son et vidéo représentant un appel à la prière émanant des fonds sous-marins, en référence au prophète Younous qui a passé plusieurs nuits dans le ventre d’une baleine et a survécu grâce à la miséricorde d’Allah.

En amont de l’accueil, l’artiste saoudien Nacer Al Salem a customisé dans le néon un dessin du prophète Mohamed (Sas) représentant «sirat el moustaqim». Je suis ému d’apprendre que l’Envoyé de Dieu dessinait lui aussi pour exprimer des idées. Apparaissent des œuvres contemporaines de plus en plus décalées et parfois même sur le fil rouge.

En même temps que mon émotion grandit, je mesure à quel point, par ces temps d’obscurantisme islamiste, il est devenu suspect d’évoquer la religion en dehors du seul cadre fermé et rigoriste que tente de nous imposer l’ignorance abjecte de ceux qui se mêlent de tout au nom d’un Dieu qui est d’abord celui de tous. L’Algérienne Zoulikha Bouabdellah pose une installation étonnante dématérialisant  à la fois la pieuse musulmane et le tapis de sa prière en organisant des chaussures à talons haut exclusivement féminines, structurées dans la même direction et à distance égale.

L’Egypte, la Tunisie, l’Irak, les Emirats arabes unis, l’Arabie Saoudite, l’Algérie, le Liban, le Maroc, sont les nationalités représentées par de jeunes et brillants artistes contemporains, vingt-deux au total, qui ont nourri cette installation entre résistance à l’ignorance et manifestation d’un islam ouvert et assumé.

Puis, j’ai entendu un appel à la prière dans un tunnel lumineux et ressenti ma religion tolérante, belle, ouverte, apaisante et généreuse, à l’Image d’Allah et loin de la contrainte obscure du dogme intégriste, plus proche de la laideur du diable que de la beauté d’Allah Al Hakim Al Wadoud. Deux professions de l’islam s’affrontent désormais à Tunis.

L’une, proche de la lumière, nous montre sa capacité à s’exprimer dans l’air du temps et à s’adresser à l’humanité toute entière. L’autre, obscure, renfermée sur de fausses certitudes incomprises, arriérées et rétrogrades, tente de réduire les musulmans à une masse compacte et monolithique, nivelée par le bas, a contrario d’Allah qui nous a créés différents les uns des autres et nous a dotés du cerveau le plus développé du vivant, capable d’intelligence et conçu pour penser et évoluer.

Un islam où l’imam, sortant de ses prérogatives par des abus fréquents de position, supplée au médecin et à l’astrophysicien. Un islam de menace, j’allais dire d’auto-menace, empêchant de penser par soi-même et ôtant la vie que Dieu a donnée.

De cet affrontement croissant entre, d’un côté, musulmans humanistes et pacifistes, et de l’autre, obscurantistes souvent violents et rigoristes dans leurs propos et parfois dans leurs actes, dépendra notre rapport au reste du monde qui n’est ni l’ennemi, ni l’enfer, mais juste nos semblables dans l’espèce humaine, en ce monde et sur cette Terre. Au-delà, c’est l’affaire de Dieu omniprésent, qui n’a pas besoin d’avocat, ni à Carthage, ni ailleurs.
Je suis ressorti de cette exposition avec plus de foi que je n’y étais entré.

Le courage conceptuel de l’architecte Maya Benammar est resté le premier et le dernier degré de mon émotion. J’apprends que la manifestation a été financée par un groupe de mécènes privés qui ont souhaité pour l’instant rester anonymes, mais la plus grande partie a été portée par la fondation Kamel Lazaar qui œuvre à la promotion de l’Art. Lina Lazaar écrira cette vérité : «La conception comme la scénographie de l’exposition obéissent à l’idée du pèlerinage ; chaque chemin pris étant un moyen de se ‘‘connecter’’ aux autres, chaque étape une façon de rechercher le spirituel en nous.

A l’image de cette quête itinérante de l’essentiel, l’exposition suivra elle aussi son propre ‘‘pèlerinage’’, étant appelée à partir et à ressusciter sous d’autres cieux et dans différentes villes du monde». Et si Alger passait avant New York ?

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